Une langue queer
une langue queer, ce serait une langue
qui a peur de perdre quelque chose si elle est sincĂšre
qui s'inquiĂšte quand elle parle
qui est toujours susceptible d'ĂȘtre acculĂ©e Ă la honte.
une langue qui aimerait s'arracher l'envie de plaire mais Ă qui on a imposĂ© des lunettes et des normes qui lâempĂȘchent de se voir comme elle le pourrait.
une langue queer ne croit pas en elle mĂȘme
elle est fatiguée de sa colÚre ou indifférente à sa souffrance
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elle se demande si elle va ĂȘtre bien reçue.
au bout d'un moment elle s'en fout et elle change d'énonciation.
elle sait quâune fois certaines choses abandonnĂ©es, certaines mises de cĂŽtĂ©,
elle sera caricaturée et prise de haut
et elle inspirera l'amusement ou des motifs rapides et simples de supériorité condescendante
mais tant pis.
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une langue queer n'a pas de sexualité et elle ne parle pas de sexualité
ou si elle en parle c'est incidemment, comme la description d'un paysage.
câest une langue sentimentale et douce qui rĂȘve s'enlever certains mots de son vocabulaire,
qui pense que dĂ©crire le monde sans ce qui la fait souffrir suffira Ă le transformer Ă son dĂ©sir, Ă le conjuguer Ă son rĂȘve
une langue qui ne cherche pas Ă se distinguer pour dominer mais simplement parce quâelle est distincte
une langue qui est prĂȘte Ă abandonner la scĂšne s'il y a quelquâun Ă aller chercher Ă l'aĂ©roport, ou sâil faut simplement quâelle se fasse discrĂšteÂ
une langue qui fait toujours le grand Ă©cart entre ce qui est proche d'elle, ce qui lui ressemble, et la part dâautre du monde qui persiste Ă vouloir la valider ou la discriminer
et qui conserve quand mĂȘme un pouvoir sur elle.
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câest une langue qui ne sait plus ce qui est privĂ© et ce qui ne l'est pas,
parce quâon l'a assignĂ©e au privĂ©
parce quâon lui reproche sans cesse de lâĂȘtre tout en fourrant des doigts dans ses cĂŽtes pour sentir ses tripes
parce quâaccusĂ©e, vilipendĂ©e, dĂ©figurĂ©e, et abandonnĂ©e Ă sa mort sur la base d'une vision cauchemardesque de sa vie privĂ©e, elle nâa pas eu dâautre choix que dây avoir recours
pour faire valoir son existence
sa dignité
son droit Ă vivre
câest une lanque qui continue Ă avoir mal en raison de ce quâelle a perdue
ou de ce qui lâa abandonnĂ©e
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la langue queer est employée entre celleux qui s'aiment.
lorsqu'elle s'adresse aux autres elle s'assĂšche et s'attriste parce quâelle se rappelle que c'est Ă cause de leur surditĂ©, de sa tristesse de parler seul.e et de ne pas ĂȘtre entendu.e quâelle s'est faite naĂźtre
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elle aimerait ĂȘtre libre, mais elle sait que ce nâest pas si simple
elle aimerait renoncer au pouvoir que crée toute itération de langue, mais elle sait bien qu'elle ne peut pas relùcher sa vigilance
quand il s'agit d'inventer une langue qui ne parle pas le binaire               qui ne parle pas l'autoritĂ© naturalisĂ©e par sa forme                      qui ne rĂ©pĂšte pas les assignations quâelle combat,            mais qui sait que les rendre invisible, ou faire comme si elles n'existaient pas n'est pas non plus efficace
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une langue queer est torturée par ses loyautés
et ses insomnies sont emplies de la peur de la trahison.
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certains corps parlent des langues queer mais iels se tiennent sur des autorisations qui expirent Ă la fin du mois,
et dâautres pas.
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j'aimerais ne pas oublier que ma langue queer est faillible.
j'aimerais ne pas oublier que la langue n'est jamais qu'un jeu de mots,
j'aimerais que ma langue queer reconnaisse sa limite et s'aime quand mĂȘme
s'il existe un petit espace entre ces réalités                       un petit espace
c'est peut-ĂȘtre l'espace pour la langue queer
ce quâon appelle poĂ©sie